Jeudi soir, le site de la RTBF balançait un scoop décolonial : le buste du criminel de guerre Emile Storms sera déboulonné pour être remisé au Musée de Tervuren (Africa Museum). Problème : il reste du chemin avant de voir extraire de l’espace public la statue du mercenaire-tortionnaire et collectionneur de crânes congolais. Second problème : plusieurs médias mainstream se sont contentés de gober un effet d’annonce politicien sans aucune vérif’ auprès du directeur du Musée censé accueillir la statue coloniale...    

montage photo Storms - Lusinga

 

« Indépendance cha-cha tozui ye [l’Indépendance que nous venons d’obtenir (en lingala)] / O kimpwanza cha-cha tubakidi [que nous avons gagnée (en kikongo)] / O Table ronde cha-cha, ba gagne oh [La Table ronde, nous avons gagné (en tshiluba)] / O dipanda cha-cha to zui ye [l’indépendance que nous avons conquise (en lingala)] ... » (1) 

A un mois du 60ème anniversaire de l’indépendance du Congo, l’annonce officielle du déboulonnage du buste d’Emile Storms (situé square de Meeûs à Ixelles) a ravi nombre d’activistes décoloniaux le soir du jeudi 28 mai. Assurément, une première en Belgique ; dans notre plat pays où, depuis des décennies, les Autorités s’obstinent à diluer, occulter et surtout ne pas enseigner les crimes du passé colonial. Disruptive, la nouvelle de ce déboulonnage à l’américaine revient à Christos Doulkeridis, le Bourgmestre Ecolo d’Ixelles. 

En tout cas, selon l’entretien qu’il nous a accordé jeudi après-midi, quelques heures avant de réitérer l’exercice au micro de la RTBF : « Nous [la commune d’Ixelles] avons contacté le directeur du Musée de Tervuren [Africa Museum] pour voir s’ils acceptaient de réceptionner le buste de Storms. Ce qui a été le cas : nous avons obtenu son accord et je trouve que c’est la meilleure place pour cette statue qui bénéficiera d’une contextualisation. »  


Le lendemain, vendredi 29 mai, les sites des médias La Capitale, BX1 ou Vivreici.be relayaient, à tour de clics grégaires, le scoop de la RTBF. Une prod’ pourtant incomplète et bâclée puisque principalement basé sur la com’, certes audacieuse mais tronquée, du Bourgmestre d’Ixelles. Question : où se trouve le son de cloche de l’autre protagoniste du scoop ? Soit Guido Gryseels, directeur muséal et réceptionniste annoncé du buste indésirable du colonialiste sanguinaire ? Jusqu’à 16h30, nulle part sur le site de la RTBF, ni dans les articles de La Capitale, de BX1 et de Vivreici.be. Cette absence de vérification journalistique durant près de 24h auprès du directeur de l’Africa Museum reste proprement hallucinante... Flair journalistique ou étrange désintérêt pour le sujet : RTL-TVi, Le Soir, Le Vif-l’Express comme les journaux du groupe IPM n’ont rien relayé du coup de com’ de Doulkeridis.

« Aucun accord signé »

Pourtant, la « petite musique » de Gryseels - que nous avions déjà interviewé jeudi après-midi - se fait plus cassante que celle de Doulkeridis. Dans un premier temps, Guido Gryseels nous confirme avoir accepté la demande du Bourgmestre mais s’empresse d’ajouter : « Il n’y a pas d’accord signé entre nous et la commune d’Ixelles. En outre, la commune ne veut pas payer le transport de ce buste vers le Musée alors que nous l’exigeons. On avait entamé une discussion à ce sujet, mais ils ne nous ont jamais répondu... On n’a pas de nouvelles d’eux depuis 3 mois ! ». Et ça continue de grincer : «J’ajoute que nous avons déjà une réplique du buste du Major Emile Storms, dans une des salles de notre Musée, qui offre plusieurs éléments de contextualisation ».

Si le Musée de Tervuren expose déjà une réplique du buste du militaire colonialiste, pourquoi alors avoir accepté ce « doublon » ? A cette question, Gryseels répond : « La commune d’Ixelles se sentait mal à l’aise avec ce buste au milieu d’un de ses squares, avec ce témoignage d’un passé tout de même assez violent : elle a donc souhaité l’enlever. Mais la plupart de ces statues sont protégées et appartiennent au Patrimoine - on ne peut pas juste l’enlever et la jeter -, l’Autorité communale d’Ixelles nous a demandé si nous pouvions prendre cette statue en dépôt dans notre Musée. Tenant compte qu’il s’agissait d’une situation extrêmement difficile pour la commune, nous avons accepté de réceptionner en nos murs ce buste d’Emile Storms. »

Si ce projet de déboulonnage d’une statue coloniale est une première en Belgique, concernant sa réception, c’est également une première pour le directeur de l’Africa Museum. « Oui, c’est la première fois que j’accepte une telle demande », nous déclare Guido Gryseels. «Vous savez, depuis des années, nous recevons beaucoup de demandes similaires à celle d’Ixelles. Il y a beaucoup de communes belges où se trouvent des statues de Léopold II et d’autres personnages-héros de “l’Etat Indépendant du Congo” [Appellation coloniale du Congo-Kinshasa sous le règne de Léopold II / 1885-1908]. Or, nous savons aujourd’hui qu’il s’agit d’une période caractérisée par beaucoup de violences et... heu... par un capitalisme très brut, disons. Puisque notre regard sur cette période est désormais très différent, plusieurs communes nous ont demandé si le Musée ne pouvait reprendre leurs statues coloniales pour les placer dans le parc de Tervuren. J’ai toujours refusé, car nous ne disposons pas des moyens pratiques pour ce faire.»

Une réponse en deux temps qui confirme, si besoin était, le caractère politiquement sensible de l’affaire. Et on peut parier que le chef du Musée colonial aurait préféré que les négo sur cet éventuel transfert se poursuivent en toute discrétion, hors de toute médiatisation. Bref, en droite ligne du « non-débat » de société sur ce passé colonial belge dont l’urgence est pourtant plus qu’une évidence. A plus forte raison, dans la seconde ville multiculturelle au monde qu’est Bruxelles, toujours frappée par un taux record de discriminations arabo-négrophobes à l’emploi. A plus forte raison encore, depuis 2018 et la parution de la solide enquête du journaliste Michel Bouffioux (Paris Match Belgique) portant sur l’histoire du crâne du chef congolais insoumis Lusinga Iwa Ng'ombe ainsi que sur les expéditions sanguinaires du colonialiste belge Emile Storms (2).

Pas encore de permis d’urbanisme 

Dans la perspective de ce futur déboulonnage, s’ajoute pour la commune d’Ixelles l’obligation d’obtenir un permis d’urbanisme de la part des Monuments et sites. Comme nous l’a confirmé Christos Doulkeridis : « On a introduit un permis d’urbanisme pour pouvoir faire les modifications nécessaires dans le square de Meeûs qui est classé et j’espère qu’on pourra les réaliser avant la fin juin. A ce jour [28 mai 2020], je n’ai pas encore reçu d’informations précises mais nous respectons la procédure. Oui, vous avez raison, la crise sanitaire a un peu décalé les choses, mais ce serait bien que ce soit fait pour le 30 juin. »


A ce stade, soit un mois jour pour jour avant le soixantenaire de l’indépendance du Congo, Ixelles ne semble pas très avancée dans son projet « décolonial ». D’une part, l’une des conditions sine qua non du déboulonnage - soit le transfert muséal du buste - fait encore l’objet d’âpres désaccords avec le Musée de Tervuren. D’autre part, il serait fort surprenant que le permis d’urbanisme (sorte de Saint-Graal en Belgique kafkaïenne qui met souvent des années à s’obtenir) tombe pile-poil pour le 30 juin 2020...  

Si ce déboulonnage n’est pas encore tombé à l’eau, force est de constater qu’il y a de l’eau dans le gaz. Et à ce stade, peu de raisons de s’enthousiasmer quant à un réel progrès de décolonisation de l’espace public ou même d’une amorce de débat citoyen, médiatisé comme il se doit, sur cette cruciale question de société. A moins, bien sûr, d’aimer se contenter d’un effet d’annonce politicien relayé par une presse peu scrupuleuse ? 

Olivier Mukuna   

(1) https://www.youtube.com/watch?v=P17ppvfPNFY&gl=BE

(2) http://www.michelbouffioux.be/lusinga